Le rôle des États et des bailleurs : qui finance le marché ?

Les articles précédents de notre série sur l’assurance agricole en Afrique ont posé un constat paradoxal. L’assurance agricole est utile, elle protège les producteurs, déverrouille le crédit, stimule l’investissement. Mais le marché privé, livré à lui-même, ne parvient pas à la rendre accessible aux petits producteurs africains. Les primes sont trop chères. Le risque est trop covariable. Le basis risk décourage les acheteurs. La demande reste faible. Ce paradoxe a une implication directe : sans intervention publique, le marché de l’assurance agricole en Afrique ne décolle pas. L’État et les bailleurs ne sont pas des acteurs périphériques du secteur. Ils en sont, à ce stade, l’infrastructure fondatrice.

1. Pourquoi le marché privé seul ne suffit pas?

La démonstration est désormais documentée. Un assureur privé qui entre seul sur un marché agricole en Afrique subsaharienne fait face à trois obstacles structurels simultanés.

Il doit financer la construction du marché : collecter des données climatiques et agricoles, concevoir des produits adaptés, former des agents commerciaux, développer des canaux de distribution ruraux. Ces coûts fixes sont élevés et précèdent tout revenu.

De plus, il doit absorber seul le risque covariable. Comme nous l’avons vu, quand la sécheresse frappe, tout le monde réclame en même temps. Un assureur non réassuré ou non adossé à un mécanisme de partage du risque peut être ruiné en une seule saison catastrophique.

Enfin, il doit enfin convaincre une demande inexistante. Des agriculteurs qui n’ont jamais vu une compagnie d’assurance tenir ses engagements n’achèteront pas facilement une prime. Construire la confiance prend du temps et du temps coûte de l’argent qu’un acteur privé seul ne peut pas se permettre d’attendre.

Ces trois obstacles expliquent pourquoi l’intervention publique n’est pas une distorsion du marché. C’est une condition de son existence.

2. Les États : subventionner les primes, réguler le cadre

La première fonction de l’État dans le secteur de l’assurance agricole est la subvention des primes. Sans elle, une prime correcte pour un petit producteur africain peut représenter 10 à 20 % de la valeur de sa récolte. Cela représente un coût prohibitif pour des ménages dont la trésorerie est structurellement contrainte.

Le Sénégal offre un exemple direct. Le GIIF (Global Index Insurance Facility) documente que la Caisse Nationale d’Assurance Agricole du Sénégal fonctionne comme un partenariat public-privé où l’État subventionne 50 % des primes d’assurance récolte. Sans cette subvention, le produit ne serait pas viable commercialement pour les producteurs ciblés.

La seconde fonction est réglementaire. Les marchés d’assurance en Afrique de l’Ouest francophone sont régulés par la CIMA (Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances), qui couvre 14 pays. Ce cadre définit les règles de solvabilité, les normes de produits et les conditions d’agrément. Sans lui, un assureur ne peut légalement opérer. L’État via les régulateurs nationaux et régionaux, fixe les règles du jeu sans lesquelles aucun acteur privé ne peut entrer.

3. Le GIIF : construire les marchés là où ils n’existent pas

À l’échelle internationale, le GIIF (Global Index Insurance Facility) est l’initiative la plus structurante. Lancé par le Groupe Banque mondiale avec le soutien de l’Union européenne, de l’Allemagne, du Japon et des Pays-Bas, il a pour vocation explicite de créer des marchés d’assurance indicielle là où le secteur privé n’entre pas seul.

Son modèle d’intervention est triple : subventions temporaires de primes pour les premières années de décollage, assistance technique aux assureurs locaux pour la conception de produits, et dialogue politique avec les gouvernements pour améliorer le cadre réglementaire. Ainsi depuis 2010, le GIIF a facilité plus de 13 millions de contrats couvrant environ 65 millions de personnes, principalement en Afrique subsaharienne, en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes. UNDP

L’hypothèse sous-jacente est celle du marché amorçable : une fois que les acteurs privés ont acquis l’expérience, les données et la confiance des agriculteurs, les subventions peuvent être progressivement retirées. En pratique, ce retrait reste difficile. Cependant, le modèle a produit des résultats mesurables dans plusieurs pays, notamment via son partenaire ACRE Africa au Kenya.

4. L’ARC : l’assurance souveraine pour les États eux-mêmes

Une dimension souvent méconnue est que les États africains eux-mêmes peuvent et doivent s’assurer contre le risque climatique. C’est précisément la raison d’être de l’ARC (African Risk Capacity), un mécanisme de réassurance souveraine créé sous l’égide de l’Union africaine.

Le principe est celui d’un pool de risques souverains : les États membres cotisent des primes, et en cas de choc climatique majeur, les fonds sont débloqués rapidement, avant même que les besoins humanitaires ne se matérialisent complètement pour financer des réponses d’urgence pré-planifiées. Depuis 2014, 45 polices d’assurance ont été souscrites pour la protection de 54 millions de personnes vulnérables dans les pays participants. De même, 67 millions USD ont été versés en indemnisations à la suite de sécheresses ayant entraîné des défaillances agricoles. Foodsecurityportal

L’ARC résout un problème que ni les assureurs privés ni les aides humanitaires classiques ne peuvent résoudre : la rapidité de réponse. Une aide internationale post-catastrophe met en moyenne six à neuf mois à arriver. Une indemnisation ARC est débloquée en quelques semaines sur la base d’un indice. En 2019, le gouvernement sénégalais a reçu 23,1 millions USD de l’ARC pour apporter une assistance rapide à plus de 975 000 personnes affectées par la sécheresse durant la saison agricole. Frontiers

Par ailleurs, l’ARC illustre une idée centrale de cet article : la couverture du risque agricole est une chaîne qui va du producteur individuel jusqu’à l’État souverain. Chaque maillon doit être couvert pour que l’ensemble tienne.

5. Le R4 : quand l’assurance se paie par le travail

La Banque mondiale et l’ARC opèrent dans la sphère de la finance. L’initiative R4, elle, part d’un constat différent : et si les agriculteurs les plus vulnérables, ceux qui n’ont littéralement pas les moyens de payer une prime, pouvaient accéder à l’assurance autrement ?

Lancée en 2011 par le PAM et Oxfam America, la R4 Rural Resilience Initiative permet aux familles rurales vulnérables de renforcer leur sécurité alimentaire et leurs revenus en gérant les risques climatiques. Son innovation principale est le mécanisme insurance-for-assets. Cela signifie que les agriculteurs très pauvres participent à des travaux de réduction des risques (reboisement, aménagement de bassins versants, construction de diguettes) et reçoivent en échange des unités d’assurance indicielle, sans débourser de prime monétaire. Cornell

En 2020, la R4 avait permis à près de 180 000 agriculteurs d’accéder à des produits d’assurance indicielle et à toute une gamme de services complémentaires de gestion des risques dans dix pays. En 2023, le programme avait bénéficié à près de 550 000 ménages vulnérables dans 18 pays à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine et les Caraïbes. SpringerWiley Online Library

De plus, la R4 montre que l’accès à l’assurance agricole pour les plus démunis ne passe pas nécessairement par un produit financier classique. Il peut passer par la valorisation du travail de réduction des risques comme monnaie d’échange.

6. La limite structurelle : la dépendance aux financements extérieurs

Il serait malhonnête de conclure cet article sans nommer la tension centrale que tous ces dispositifs partagent. GIIF, R4, ARC, subventions étatiques : tous dépendent, à des degrés divers, de financements extérieurs (bailleurs bilatéraux, fonds multilatéraux, subventions européennes) pour fonctionner.

De plus, es pays africains, en particulier, peuvent être peu enclins à acheter de telles assurances sans subvention des bailleurs, et les indemnisations sont souvent faibles par rapport aux budgets gouvernementaux et aux besoins de financement liés aux catastrophes. Cela soulève une question de fond que ni la Banque mondiale ni l’Union africaine ne tranchent clairement : jusqu’à quand faudra-t-il subventionner pour que les marchés tiennent seuls ? GSMA

La réponse honnête est : longtemps encore. Et c’est précisément pour cela que comprendre comment certains marchés ont réussi à construire une viabilité durable même partielle, est si précieux. C’est l’objet des quatre articles suivants.

Article rédigé par Consolat Hountin Kiki


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