ACRE Africa : un modèle de référence de l’assurance indicielle

S’il existe un cas que la plupart des documents sur l’assurance agricole en Afrique citent, c’est celui-ci. ACRE Africa, anciennement Kilimo Salama, est le programme qui a démontré qu’une assurance indicielle pouvait passer de l’expérimentation pilote à une échelle de plusieurs millions d’agriculteurs. C’est aussi le cas qui illustre le mieux, en pratique, les concepts que nous avons développés dans les premiers articles de cette série : indice satellitaire, paiement mobile, couplage avec le crédit et les intrants, et bien entendu le basis risk.

1. De Kilimo Salama à ACRE Africa : une décennie de construction

Le programme Kilimo Salama (« Agriculture Sûre » en kiswahili) a été lancé en 2009 par la Fondation Syngenta pour l’Agriculture Durable, le groupe d’assurance UAP Holdings et l’opérateur télécom kényan Safaricom. L’ambition initiale était modeste : tester si une assurance indicielle, vendue avec des intrants agricoles (semences, engrais), pouvait fonctionner pour de très petits producteurs.

En 2014, le programme est devenu une société commerciale à part entière sous le nom d’ACRE Africa, élargissant son offre de produits au-delà de l’assurance indicielle pour inclure l’assurance récolte multirisque, la couverture de portefeuilles agricoles pour les institutions financières, les garanties de replantation et l’assurance bétail laitier.

La trajectoire de croissance est assez bien documentée. En 2013, la valeur totale des cultures et du bétail assurés par ACRE atteignait 12,3 millions USD, avec des paiements d’indemnisation enregistrés de 370 405 USD. En septembre 2020, plus de 1,7 million d’agriculteurs en Tanzanie, au Rwanda et au Kenya avaient été assurés pour une valeur dépassant 181 millions USD via l’assurance indicielle climatique d’ACRE. Plus récemment, ACRE Africa a aidé plus de 3,1 millions d’agriculteurs à accéder à une assurance climatique à travers l’Afrique, avec plus de 100 millions USD versés en indemnisations suite à des chocs climatiques.

2. Le mécanisme de ACRE Africa : trois piliers technologiques

Ce qui distingue ACRE n’est pas seulement son échelle, mais l’architecture technique qui la rend possible. L’approche repose sur trois piliers : une large gamme de produits basés sur plusieurs sources de données, incluant 130 stations météo automatiques, des technologies de télédétection et des statistiques de rendement de zone gouvernementales. A tout cela s’ajoute le rôle d’ACRE comme intermédiaire entre les compagnies d’assurance, les réassureurs et les canaux de distribution.

De plus, le canal de paiement est central au modèle. ACRE utilise la technologie satellitaire pour géolocaliser et surveiller les exploitations, et s’appuie sur la plateforme de mobile money de Safaricom (M-Pesa) pour verser directement les indemnisations dans les portefeuilles mobiles des agriculteurs. Cette caractéristique résout l’un des problèmes les plus critiques de l’assurance récolte classique évoqué dans l’article 2 de notre série : le délai entre le sinistre et l’indemnisation.

Par ailleurs, le couplage avec le crédit et les intrants est tout aussi déterminant pour comprendre le succès du modèle. 97 % des agriculteurs assurés en 2013 ont reçu des prêts liés à l’assurance, et les agriculteurs assurés ont investi 19 % de plus et gagné 16 % de plus que leurs voisins non assurés. C’est l’illustration directe du mécanisme décrit dans l’un de nos précédents articles : l’assurance ne protège pas seulement, elle déverrouille l’investissement.

3. Le micro-paiement comme stratégie d’adoption

L’un des choix les plus instructifs d’ACRE concerne la taille minimale des contrats. Les agriculteurs au Kenya n’avaient généralement pas accès à l’assurance pour leurs exploitations. Cela était dû au fait que l’assurance agricole traditionnelle repose sur le suivi des pertes au niveau de la ferme via des inspections, et les coûts de transaction pour assurer un acre sont similaires à ceux pour assurer une exploitation de 200 acres. ResearchGate

La solution a consisté à rendre le produit divisible. Kilimo Salama a largement surmonté cet obstacle en offrant la possibilité d’assurer de petites quantités, aussi peu qu’un sac de semences. De fait, cela a donné aux agriculteurs la possibilité de « tester » le produit avant d’augmenter le volume d’intrants assurés.

Un détail révélateur sur le comportement des consommateurs : la prime d’assurance était initialement entièrement payée par Syngenta et offerte gratuitement aux agriculteurs, mais cela n’a pas eu l’effet escompté d’inciter à l’adoption, pour des raisons culturelles. En effet, culturellement, les Kényans se méfient généralement des produits gratuits. La Fondation a alors abandonné cette stratégie et introduit une participation de l’agriculteur. UCSD

Cette anecdote mérite d’être retenue au-delà du cas kényan. La gratuité totale n’est pas toujours le levier d’adoption qu’on imagine. Payer, même un peu, peut être ce qui rend un produit crédible aux yeux de l’utilisateur.

4. Le basis risk, toujours présent

Même dans le cas le plus mature du continent, le basis risk n’a pas disparu, il a seulement été réduit. En effet, les mesures des stations météo ne correspondent pas toujours aux précipitations d’une exploitation voisine. Cela est inévitable et source de préoccupation, et les agriculteurs sont autorisés à choisir la station qui représente le mieux le climat de leur exploitation.

Ce détail opérationnel : laisser le choix de la station météo à l’agriculteur, est une réponse pragmatique au problème théorique du basis risk discuté dans l’un de nos articles précédents. Elle ne l’élimine pas, mais elle donne à l’agriculteur un sentiment de contrôle qui renforce la confiance dans le produit, un facteur déterminant pour la fidélisation.

5. Le rôle structurant du GIIF et de la diversification actionnariale

ACRE Africa n’a jamais été une success story purement privée. Depuis sa création en 2009, ACRE Africa a bénéficié de manière extensive de l’assistance financière, technique et opérationnelle du GIIF, renforçant continuellement sa capacité institutionnelle à souscrire de l’assurance agricole pour les petits producteurs.

De plus, l’évolution de l’actionnariat illustre la trajectoire classique d’un programme initié par des bailleurs qui se rapproche progressivement d’une logique de marché. ACRE Africa est aujourd’hui majoritairement détenue par ZEP-RE, une société de réassurance du COMESA, combinant financement à impact et soutien public, avec l’ambition d’atteindre cinq millions d’agriculteurs couverts au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie, en Zambie et au Nigeria. Farmdoc Daily

6. Ce que le cas kényan enseigne et ce qu’il ne résout pas

ACRE Africa démontre qu’il est possible de construire, sur quinze ans, une infrastructure d’assurance indicielle qui passe de quelques milliers à plusieurs millions d’agriculteurs, avec un financement majoritairement privé sur la durée et un appui catalytique des bailleurs au démarrage.

Cependant, le cas kényan ne résout pas tout. Le modèle s’appuie sur un écosystème particulier : taux de pénétration du mobile money exceptionnellement élevé (M-Pesa), densité d’agribusiness et de distributeurs d’intrants, présence de réassureurs régionaux solides (Swiss Re, Africa Re, ZEP-RE). Ces conditions ne sont pas universelles en Afrique.

Et, c’est ce que le prochain cas (l’Éthiopie et l’initiative R4) vient nuancer radicalement. Là où ACRE s’appuie sur un marché et une prime payée, R4 s’adresse aux agriculteurs qui n’ont, structurellement, pas les moyens de payer une prime, même minime.

Article rédigé par Consolat Hountin Kiki


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