La finance agricole, c’est quoi exactement ?

Vous avez sans doute déjà entendu parler de « finance agricole » sans savoir précisément ce que recouvre ce terme. C’est normal : il s’agit d’un domaine encore méconnu, à la croisée de deux univers qu’on imaginait pas vraiment liés: l’agronomie et la finance. Pourtant, comprendre cette discipline est essentiel pour saisir pourquoi, partout dans le monde mais particulièrement dans les pays en développement, tant de producteurs agricoles restent à l’écart du système financier classique.

Une définition simple pour commencer

La finance agricole peut être définie comme l’ensemble des services et produits financiers dont ont besoin, ou auxquels recourent, les acteurs du secteur agricole. C’est à la fois une science et un domaine professionnel.

Cette définition large rejoint celle généralement retenue dans la littérature internationale : la finance agricole regroupe les services financiers liés à la production, à la transformation et à la commercialisation agricoles, ainsi que des outils comme le crédit-bail (matériel et foncier) ou l’assurance récolte et bétail (Wikipedia, Agricultural finance).

Avant d’aller plus loin, précisons un point important : quand on parle d’acteurs du secteur agricole, on ne pense pas seulement aux producteurs. Toute la chaîne de valeur est concernée, du Niger au Kenya en passant par la France ou le Bénin. Il s’agit des fournisseurs d’intrants (engrais, semences, produits phytosanitaires…), des transformateurs, des distributeurs, et plus généralement tous les maillons qui permettent à un produit agricole d’arriver jusqu’au consommateur.

De quels services financiers parle-t-on ?

Dans leur activité professionnelle comme dans leur vie quotidienne, ces acteurs ont besoin de services financiers classiques : crédit, épargne, subventions, ou encore assurance agricole.

En théorie, ces services devraient être fournis par les banques et, dans de nombreux pays en développement, par des institutions de microfinance ou systèmes financiers décentralisés (SFD). Au Bénin, par exemple, le réseau historique est la FECECAM, créée en 1993 à partir des CLCAM qui existaient déjà depuis 1977, et qui couvre aujourd’hui les 77 communes du pays via 33 caisses autonomes (FECECAM-Bénin ; CIF-AO). Des structures comparables existent dans la plupart des pays : caisses rurales mutualistes en Afrique de l’Ouest et centrale, rural banks en Asie du Sud-Est, credit unions agricoles en Amérique du Nord, ou encore des banques publiques spécialisées comme la BAAC en Thaïlande (FAO, Agricultural Finance: Getting the Policies Right).

Pourquoi alors la finance classique peine à servir l’agriculture?

C’est là que le problème commence, et il dépasse largement le cas d’un pays en particulier. Le secteur agricole a des caractéristiques tellement particulières (cycles de production longs, revenus saisonniers et irréguliers, forte exposition aux risques climatiques, sanitaires et de marché) que les institutions financières classiques n’arrivent généralement pas à bien analyser.

Ce constat est documenté de longue date par les organisations internationales. La FAO rappelle ainsi que les besoins de financement non couverts dans les systèmes agroalimentaires mondiaux restent considérables, en particulier pour les petits exploitants, les PME agricoles et les organisations de producteurs des pays en développement (FAO Investment Centre, Innovative Finance). Une étude de cas sur le financement de l’équipement agricole au Bénin illustrait déjà, à la fin des années 1990, ce même problème structurel : les systèmes financiers décentralisés peinent à financer des activités dont les cycles de production sont lents, peu rémunérateurs et risqués (Renard, 1999, Agritrop-CIRAD).

Prenons un exemple concret, qu’on pourrait transposer à n’importe quelle culture dans n’importe quel pays. Imaginez un agriculteur qui sollicite un crédit pour produire de l’ananas au Burkina-Faso. Pour instruire correctement ce dossier, l’analyste de crédit devrait connaître le cycle de culture concerné, sa trésorerie saisonnière, et les principaux risques associés (pluviométrie, maladies, fluctuations de prix à la récolte…). Or ces informations relèvent typiquement de l’expertise des agronomes et autres praticiens du secteur, rarement de celle des financiers classiques.

La solution : des profils hybrides, agronomes et financiers

C’est précisément de ce constat, valable sous toutes les latitudes, qu’est né le besoin de profils hybrides : des agronomes disposant également de compétences solides en finance (financement, assurance, fiscalité agricole, gestion des risques, etc.).

C’est de cette logique qu’est née la filière universitaire « Finance Agricole », dont l’objectif est de former des experts capables de concevoir des produits et services financiers réellement adaptés aux réalités du terrain, afin d’améliorer la productivité des agriculteurs, où qu’ils se trouvent.

Cette approche rejoint les recommandations de la FAO en matière de « finance des chaînes de valeur agricoles » (agricultural value chain finance), qui plaide pour des modèles de financement conçus à partir des spécificités de chaque filière (coton, café, ananas, lait, céréales) plutôt qu’à partir de grilles bancaires standardisées et identiques pour tous les secteurs économiques (FAO, Agricultural Value Chain Finance).

En résumé

La finance agricole, c’est donc l’art de rapprocher deux mondes qui ont longtemps évolué séparément : celui de l’agronomie, qui connaît les réalités de terrain, et celui de la finance, qui dispose des outils de financement et de gestion du risque. C’est cette rencontre, nécessaire dans tous les pays où l’agriculture occupe une place importante, qui permet de concevoir des produits réellement adaptés aux agriculteurs.

À la semaine prochaine pour d’autres éclairages sur ce domaine passionnant. N’oubliez pas de vous abonner pour ne rien rater de nos prochaines publications !

Article rédigé par Consolat Hountin Kiki.

Références


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