Mécanismes et basis risk de l’assurance indicielle

Notre article précédent s’est terminé sur une réflexion forte : et si, au lieu de mesurer ce que chaque agriculteur a perdu, on mesurait ce qui s’est passé dans son environnement ? La pluie qu’il a reçue. La végétation autour de sa parcelle. Le rendement moyen de sa zone. Et c’est cet indice objectif, vérifiable et non manipulable, qui déclencherait l’indemnisation.

C’est l’idée fondatrice de l’assurance indicielle. Une idée séduisante, qui a suscité un enthousiasme considérable depuis les années 1990. Une idée qui résout réellement plusieurs problèmes majeurs de l’assurance classique. Et une idée qui, en même temps, en crée un nouveau : le basis risk.

1. Le principe de l’assurance indicielle : mesurer l’environnement, pas la perte individuelle

Dans l’assurance indicielle, l’indemnisation n’est pas déclenchée par la constatation d’une perte sur l’exploitation. Elle est déclenchée par le franchissement d’un seuil par un indice objectif: un indice indépendant de l’agriculteur, observable par tous, vérifiable à faible coût.

Trois grandes familles d’indices sont ainsi utilisées en pratique:

  • L’indice pluviométrique: Le plus répandu. Un seuil de précipitations est défini pour une zone et une période de culture donnée. Si les pluies tombent en dessous de ce seuil, l’indemnisation est automatiquement déclenchée, sans expertise terrain. Les données viennent de stations météo locales ou, de plus en plus, de satellites.
  • L’indice de végétation par satellite (NDVI). Le NDVI (Normalized Difference Vegetation Index) mesure depuis l’espace la densité et l’état du couvert végétal. Si la végétation d’une zone se dégrade en dessous d’un niveau de référence, le contrat se déclenche. Ce modèle est utilisé notamment pour l’assurance bétail au Kenya par le programme IBLI de l’ILRI, qui couvre des pasteurs en zone aride depuis 2011.
  • L’indice de rendement de zone. L’indemnisation est liée au rendement moyen d’une zone géographique définie (un district, une commune). Si le rendement moyen descend sous un plancher, tous les assurés de la zone sont indemnisés proportionnellement.

2. Ce que l’assurance indicielle résout

Par rapport à l’assurance récolte classique, les avantages sont structurels et non marginaux. Ces avantages se présentent comme suit:

Fin de l’expertise terrain: Comme le souligne PreventionWeb, les paiements sont déclenchés par des mesures objectives (données de stations météo ou imagerie satellite) et non par des évaluations individuelles. Le coût de gestion des sinistres s’effondre.

Fin de l’aléa moral: L’agriculteur ne peut pas influencer la valeur de l’indice. Qu’il laboure ou non, qu’il fertilise ou non, la pluie tombera ce qu’elle tombera. L’assurance indicielle élimine structurellement l’aléa moral parce que l’indice est indépendant du comportement individuel.

Fin de l’antisélection sévère: Puisque l’indice est public et identique pour tous les agriculteurs d’une zone, l’information est symétrique entre l’assureur et l’assuré. La sélection adverse perd son principal levier.

Rapidité des paiements: Sans attendre l’expertise terrain, l’indemnisation peut être versée en quelques jours après le déclenchement de l’indice et mieux encore via mobile money. Pour un agriculteur qui doit replanter, c’est une différence déterminante.

3. Le basis risk : le problème central de l’assurance indicielle

Jusqu’ici, tout semble résolu. Mais l’assurance indicielle déplace le problème plutôt qu’elle ne l’élimine. Et le nouveau problème s’appelle le basis risk.

La définition académique est simple : le basis risk est l’écart entre l’indemnisation versée et la perte réellement subie par l’agriculteur. Concrètement, il se manifeste sous deux formes symétriques et également problématiques.

  • Le faux négatif. L’indice ne se déclenche pas, mais l’agriculteur a pourtant perdu sa récolte. Peut-être parce qu’une inondation très localisée n’a pas affecté la station météo de référence, à vingt kilomètres de là. Peut-être parce que des ravageurs ont détruit sa parcelle alors que la pluviométrie était normale. Il a payé une prime. Il a subi une perte. Il ne reçoit rien.
  • Le faux positif. L’indice se déclenche, mais l’agriculteur n’a rien perdu. Il reçoit une indemnisation pour une perte qu’il n’a pas subie. Le produit lui est favorable cette année-là, mais l’assureur en sort perdant et la prime future augmente.

C’est le faux négatif qui est le plus dévastateur pour la confiance. Comme l’analysent les chercheurs de l’Université du Maryland, le basis risk est précisément le principal facteur d’échec des tentatives de montée en échelle de l’assurance indicielle en Afrique : un agriculteur qui a payé une prime, subi une perte, et n’a pas été indemnisé ne rachètera pas de contrat l’année suivante.

4. Les sources du basis risk en contexte africain

Le basis risk n’est pas uniforme. Il est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne pour des raisons qui tiennent à la géographie et aux infrastructures.

La première source est la faible densité des stations météo. Comme le documente une analyse publiée dans Agricultural and Food Economics, couvrir la variabilité spatiale des précipitations en Afrique exigerait un réseau de stations très dense et très coûteux. En leur absence, une station peut représenter une zone de plusieurs centaines de kilomètres carrés où les conditions climatiques varient substantiellement d’un point à l’autre.

La seconde est la variabilité micro-locale des cultures. La topographie, la qualité des sols, les pratiques agricoles et les espèces cultivées varient considérablement d’une parcelle à l’autre, même à faible distance. Un indice de zone capture une moyenne qui peut s’éloigner significativement de la réalité d’une exploitation individuelle.

La troisième, plus récente, est le changement climatique lui-même. Une étude publiée dans Frontiers in Climate souligne par exemple que le changement climatique rend les données historiques moins représentatives des conditions futures, ce qui aggrave mécaniquement le décalage entre les seuils de déclenchement et les pertes réelles.

5. Quels sont les pistes pour réduire le basis risk?

Le basis risk ne peut pas être éliminé, c’est le prix structurel du choix de ne pas vérifier les pertes individuelles. Mais il peut être réduit.

La première piste est l’amélioration de la résolution des indices. Les données satellitaires de nouvelle génération permettent de travailler à des résolutions de plus en plus fines, rapprochant l’indice des conditions réelles à l’échelle de la parcelle.

La seconde est la conception de produits centrés sur les chocs catastrophiques plutôt que sur toutes les pertes. Comme le suggère la littérature académique sur le sujet, concentrer la couverture sur les grandes sécheresses qui sont des événements covariables par nature, réduit mécaniquement le basis risk, car ces chocs affectent uniformément toute la zone couverte.

La troisième est le couplage avec le crédit. Lorsque l’assurance indicielle est intégrée dans un contrat de crédit agricole, le déclenchement de l’indice protège à la fois l’agriculteur et la banque. Cela fait que même si la couverture individuelle est imparfaite, la protection systémique du portefeuille de crédit reste solide.

Et c’est précisément ce lien crédit-assurance que nous explorerons dans notre prochain article.

Article rédigé par Consolat Hountin Kiki

1 095 mots
5–7 minutes

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