Les quatre cas précédents ont raconté des histoires différentes : la dérive cotonnière au Mali, la capture politique au Sénégal, le sous-financement chronique au Kenya, la crise profonde suivie de transformation au Maroc. Mais ils posent tous la même question : existe-t-il un modèle qui fonctionne vraiment ? La réponse est oui. Et les données sont disponibles pour le documenter. La Tanzania Agricultural Development Bank : un modèle construit dès le départ autour du partage du risque.
La Tanzania Agricultural Development Bank (TADB) est créée en 2015 avec pour mission de piloter la transition de l’agriculture tanzanienne du niveau de subsistance vers un modèle plus commercial et durable. Ce qui la distingue des institutions analysées dans les posts précédents, c’est moins sa mission, qui est similaire à celle de la BNDA ou de l’AFC, que son architecture opérationnelle.
La Tanzania Agricultural Development Bank (TADB) : un modèle bien pensé dès le départ
Dès sa création, la TADB ne cherche pas à absorber seule le risque agricole. Elle le partage. Son instrument phare, le Smallholder Credit Guarantee Scheme (SCGS), lancé en 2018, fournit aux institutions financières partenaires une couverture de garantie allant jusqu’à 70% de la valeur des prêts agricoles accordés aux petits producteurs. L’effet est immédiat et documenté: ce mécanisme de partage du risque a conduit à environ 117 millions de dollars de financements additionnels décaissés auprès de plus de 23 000 bénéficiaires directs. Plus récemment, le SCGS a garanti des prêts représentant 447,95 milliards de shillings tanzaniens, permettant à 762 291 agriculteurs et micro-entreprises rurales d’accéder à un financement formel.
Le résultat systémique est tout aussi frappant. La part du crédit privé allouée à l’agriculture en Tanzanie est passée de 8,02% en 2015 à 12,3% en 2024, une progression qui signale non pas seulement une banque plus active, mais un changement de comportement de l’ensemble du secteur financier privé face au risque agricole.
De plus, la TADB utilise également des co-financements avec les banques commerciales, jouant un rôle catalytique en mobilisant ses propres ressources. Elle les combine aussi avec des financements de banques privées et de partenaires au développement sous forme de dette, de fonds propres et de subventions. L’effet de levier recherché est explicite : amener des acteurs privés à financer ce qu’ils n’auraient pas financé seuls.
Sur le plan financier, la TADB a enregistré un résultat avant impôts de 4,88 milliards de shillings tanzaniens au troisième trimestre 2023, en hausse de 28% par rapport à la même période en 2022. Une banque agricole publique rentable et en croissance, ce n’est pas la norme, et cela mérite attention.
Les points communs des modèles qui résistent
En croisant le cas tanzanien avec la transformation marocaine du Crédit Agricole du Maroc analysée dans le post précédent, et en les comparant aux trajectoires de la Land Bank et de l’AFC kenyane, quatre caractéristiques communes émergent.
La première est le partage explicite du risque agricole. Les modèles viables ne cherchent pas à absorber seuls le risque systémique du secteur agricole. Ils le distribuent via des fonds de garantie, des co-financements, des partenariats avec des assureurs, ou des mécanismes d’assurance indicielle. Les banques publiques de développement qui ont intégré l’assurance à leur offre de crédit ont amélioré leurs résultats à la fois pour les agriculteurs et pour leurs propres portefeuilles.
La deuxième est la clarté et la stabilité du mandat. Les principes de Kampala, adoptés en 2011 par les parties prenantes africaines du financement agricole, recommandent explicitement d’éviter les interventions directes telles que les plafonds de taux d’intérêt, les quotas de prêts dirigés et les prêts subventionnés sans compensation budgétaire transparente. Un mandat clair délimite ce que l’institution fait et ce qu’elle ne fait pas.
La troisième est une structure de gouvernance qui protège des interférences politiques sans couper l’institution de son contexte. La transformation du Crédit Agricole du Maroc en société anonyme soumise à la supervision de Bank Al-Maghrib, ou la présence d’actionnaires institutionnels externes à la BNDA Mali, illustrent cette nécessité. La nationalisation à 100% de la BNDA en 2025 rouvre précisément cette question.
La quatrième est un modèle de financement cohérent avec la mission. Une banque agricole de développement ne peut pas fonctionner durablement si elle se finance principalement sur le marché monétaire à court terme. Le coût des ressources doit être en cohérence avec les taux pratiqués auprès des agriculteurs, ce qui implique un soutien public explicite, transparent et pérenne, pas des dotations en capital ponctuelles suivies d’un désengagement progressif.
Ce que cela implique concrètement
Ces quatre caractéristiques ne constituent pas une liste de bonnes pratiques abstraites. Elles définissent les conditions minimales sans lesquelles une banque agricole publique ne peut pas tenir dans la durée quelle que soit la qualité de son équipe de direction ou la robustesse de son capital de départ.
Le post suivant en tirera les implications opérationnelles concrètes : quelles sont les conditions non-négociables pour tout décideur ou bailleur qui envisage de créer ou de réformer une banque agricole aujourd’hui ?
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