CNCA Maroc : fonds propres négatifs, Standard & Poor’s alerte, et pourtant la transformation la plus aboutie d’Afrique.

En 2001, la Caisse Nationale du Crédit Agricole du Maroc (CNCA Maroc) souffle ses quarante bougies dans la tourmente. Elle doit en effet traiter le surendettement de plus de 148 000 clients et traîne des arriérés de l’ordre de 7 milliards de dirhams. Cela représente une enveloppe qu’elle arrive difficilement à recouvrir, vu la conjoncture agricole difficile que subit le pays depuis des années.

De plus, l’agence de notation Standard & Poor’s avance à la même période que les institutions bancaires contrôlées par l’État, notamment le Crédit Agricole, sont au bord de la faillite, attribuant cette situation au mode de gestion laxiste qui a prévalu pendant des années.

Deux ans plus tard, au moment de sa transformation en société anonyme, les fonds propres de la banque étaient négatifs de 5,3 milliards de dirhams, en tenant compte des exigences de provisionnement de la banque centrale. Bamada

C’est de ce point bas que part l’une des transformations institutionnelles les plus documentées du financement agricole africain.

Une longue accumulation de risques

La CNCA n’est pas née fragile. Créée en 1961 avec pour mission principale le financement de l’agriculture et du développement rural, elle met en place dès 1962 des caisses régionales, puis en 1968 des caisses locales, afin de renforcer son ancrage territorial. Le modèle est ambitieux, territorialisé, pensé pour atteindre les agriculteurs là où ils sont. Bnda-mali

Mais les chiffres de recouvrement racontent une dégradation progressive et inexorable. Dans le processus de recouvrement de la CNCA, trois périodes sont à distinguer : une première entre 1968 et 1984 avec un taux de recouvrement de 75 à 100% ; une deuxième entre 1982 et 1989, marquée par un début d’érosion de la capacité de remboursement en raison d’un surendettement croissant, où le taux de recouvrement tombe entre 50 et 65% ; et une troisième période qualifiée de « phase noire », où ce taux oscille entre 33 et 46%. Bnda-mali

Que s’est-il passé entre ces deux premières périodes et la troisième ?

Le Maroc enregistre plusieurs récessions dans les années 1990 (en 1992, 1993, 1995 et 1997) directement liées aux aléas climatiques et aux mauvaises campagnes agricoles. Pour une banque dont le portefeuille est massivement concentré sur l’agriculture pluviale, chaque sécheresse se traduit mécaniquement par une vague de défauts. Par conséquent, sans mécanisme d’assurance agricole opérationnel, sans fonds de garantie crédible, la CNCA absorbe seule les chocs climatiques répétés.

S’ajoute à cela un problème de gouvernance structurel. Le Conseil d’administration de la CNCA est composé de représentants d’agriculteurs et de représentants de plusieurs ministères (Agriculture, Finances, Affaires Économiques, Plan, Intérieur et Banque centrale) et présidé par le Ministre de l’Agriculture. Une architecture de gouvernance où les intérêts politiques sont structurellement représentés au plus haut niveau de décision avec les risques d’interférence que cela implique pour la politique de crédit.

L’opération de sauvetage et ses limites

Face à l’accumulation des créances irrécouvrables, une première opération de consolidation est engagée. Son coût total s’élève à 2,2 milliards de dirhams, dont 1,6 milliard en abandons de créances et 600 millions en réductions d’intérêts accordés, pris en charge par l’État à hauteur de 1,2 milliard et par le Crédit Agricole pour 1 milliards.

Les résultats sont partiels. L’opération touche près de 81% des agriculteurs ciblés, soit 92 272 personnes pour 4,9 milliards de dirhams sur une créance globale de 7,5 milliards. L’État abandonne ainsi plus de 700 millions de dirhams de créances et le Crédit Agricole plus de 879 millions. Mais l’opération pour les agriculteurs en cessation d’activité est un échec quasi-total, avec seulement 2,6% des clients ciblés ayant souscrit.

Plus révélateur encore, la Cour des comptes marocaine note plus tard le caractère itératif des opérations de rééchelonnement menées par le CAM pour les mêmes dossiers : 38% de l’encours réhabilité en 2011 concernait des dossiers déjà consolidés, et quatre ans plus tard, la structure du portefeuille réhabilité n’avait quasiment pas évolué. Un signal clair : sans changement structurel profond, les opérations de sauvetage se reproduisent mécaniquement.

La transformation : une réforme en plusieurs temps

C’est précisément ce constat qui impose une réforme plus profonde. Une phase de restructuration profonde est entamée dès 1997, couronnée en 2004 par la transformation juridique de la banque en société anonyme, le Crédit Agricole du Maroc, et l’ouverture de son capital à des investisseurs publics et privés. Bnda-mali

Le ministre de tutelle de l’époque précise que la CNCA n’est plus adaptée aux mutations de son environnement économique. Cela a ensuite convaincu le gouvernement de l’inéluctabilité de sa réforme et de la nécessité d’un financement déconcentré répondant aux besoins des agriculteurs tout en garantissant leur intégration.

La transformation en SA produit deux effets immédiats : elle soumet la banque à la discipline des règles prudentielles de Bank Al Maghrib et elle introduit une séparation entre les fonctions de surveillance et de direction, réduisant, sans l’éliminer totalement, l’espace d’interférence politique directe.

Les résultats sur quinze ans sont documentés et remarquables. Les fonds propres passent de -5,3 milliards de dirhams en 2003 à +9,9 milliards en 2017, soit une évolution de 15,3 milliards. Le Produit Net Bancaire passe de 800 millions à 3,45 milliards de dirhams. Les dépôts clientèle progressent de 18 milliards à 76 milliards de dirhams. Bamada

La réforme s’accompagne d’innovations institutionnelles qui méritent attention. En 2006, la Fondation Ardi est créée pour proposer du microcrédit aux très petites exploitations agricoles. En 2008, la filiale Tamwil El Fellah est lancée pour financer les exploitations de taille moyenne n’ayant pas accès au crédit bancaire classique. Autrement dit, la banque crée des filiales dédiées aux segments qu’elle ne peut pas servir directement avec ses outils bancaires classiques, une reconnaissance lucide de ses propres limites.

Les fragilités persistantes

La transformation est réelle. Mais le tableau n’est pas sans ombres. Les difficultés rencontrées dans l’atteinte de certains objectifs stratégiques, notamment en matière de collecte des dépôts, ont entravé la réalisation d’une croissance équilibrée, contribuant à la montée des risques bancaires et au renforcement des pressions sur la rentabilité.

La Cour des comptes soulève également la question du ciblage des bonifications de taux d’intérêt décidées par l’État, notant que depuis 2011, l’État ne paie plus sa part des bonifications, et c’est le Crédit Agricole qui supporte l’intégralité du coût. Un glissement discret mais significatif : la banque assume des charges de service public sans compensation budgétaire correspondante. Il s’agit là d’une tension familière dans l’histoire des banques agricoles publiques.

Ce que ce cas nous enseigne:

Le cas marocain est le plus riche analytiquement de notre série, non pas parce qu’il représente un succès simple, mais parce qu’il documente à la fois la profondeur possible d’une crise et les conditions d’une transformation réelle.

Trois enseignements s’en dégagent comme suit:

D’abord, la transformation juridique n’est pas suffisante mais elle est nécessaire. Passer d’établissement public à société anonyme n’élimine pas les risques politiques mais cela crée un cadre de gouvernance et de surveillance qui les contraint. Sans cette réforme, la CNCA Maroc aurait probablement continué à accumuler des pertes jusqu’à l’insolvabilité déclarée.

Ensuite, la différenciation des outils selon les segments est une innovation réelle. Créer Tamwil El Fellah pour les exploitations moyennes non bancables, Ardi pour le microcrédit, une banque participative pour d’autres segments, c’est reconnaître qu’une institution unique ne peut pas servir efficacement tous les profils de risque avec les mêmes instruments.

Enfin, les opérations de sauvetage itératives sont un symptôme, pas une solution. La Cour des comptes l’a documenté sans ambiguïté : tant que les causes structurelles ne sont pas traitées (gouvernance, mécanismes de couverture du risque, clarté du mandat — les créances irrécouvrables reviennent, sous d’autres noms, pour les mêmes dossiers.


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