AFC Kenya : quand une banque agricole meurt à petit feu non pas de trop, mais de pas assez.

Le cas de la banque agricole AFC Kenya est sûrement le plus contre-intuitif de notre série sur les banques agricoles en Afrique. En effet, la plupart des analyses sur les banques agricoles africaines pointent vers la même pathologie : trop de politique, trop de pression, trop de crédits accordés sans rigueur. L’Agricultural Finance Corporation du Kenya (AFC Kenya) quant à elle, souffre d’autre chose et c’est précisément pour ça que ce cas mérite attention.

Une institution ancienne, au mandat clair

Au tout début, l’AFC est établie en 1963, initialement comme filiale de la Land and Agricultural Bank. En 1969, elle est ensuite restructurée en institution financière à part entière, avec pour mission d’assister au développement de l’agriculture kenyane. Son rôle était d’octroyer des crédits aux agriculteurs, coopératives, et autres acteurs du secteur. A ce jour, l’AFC comptabilise soixante ans d’existence, 48 agences dans 35 comtés, un ancrage territorial réel.

Pourtant, malgré une contribution de plus de 25% au PIB et des millions d’emplois, l’agriculture kenyane reçoit moins de 5% des crédits bancaires totaux. L’AFC est censée combler ce vide. Mais elle ne le peut pas, structurellement.

La pathologie centrale : le sous-financement chronique

Le chiffre est éloquent. La demande annuelle de crédits agricoles au Kenya dépasse 200 milliards KSh. L’AFC reçoit des demandes de prêts dépassant 15 milliards KSh chaque année, et ne peut en décaisser qu’environ 4,5 milliards. Par conséquent, moins d’un tiers des demandes reçues sont satisfaites, non pas parce que les dossiers sont mauvais, mais parce que la capacité financière de l’institution ne suit pas.

Ainsi, sur cinq ans, le déficit est documenté avec précision. L’AFC a décaissé 19,3 milliards KSh sur les 62,3 milliards nécessaires, créant un déficit de 42,275 milliards KSh, soit 69% des besoins non couverts selon le média New Afrique.

La cause est explicite. Le Cabinet Secretary kenyan pour l’Agriculture a lui-même reconnu que l’AFC, bien qu’innovante, est largement sous-capitalisée. A titre illustratif, en 2022 l’AFC aurait reçu 1,318 milliard KSh sur un budget prévu de 1,930 milliard. Cela représente un sous-financement de 32% de la dotation attendue.

Une institution publique à qui l’on confie un mandat ambitieux, sans lui donner les moyens de l’accomplir. C’est le paradoxe kenyan.

Des dysfonctionnements internes qui aggravent le tableau

Le sous-financement ne raconte pas toute l’histoire. L’Auditeur Général kenyan a également documenté des défaillances de gestion interne sérieuses.

Les créances douteuses atteignaient 3 milliards KSh en juin 2022, soit 31% du portefeuille total de 9,89 milliards prêtés aux clients. Ce taux est élevé — mais à nuancer : il reflète en partie la nature intrinsèquement risquée du crédit agricole dans un environnement de faible couverture d’assurance, et non uniquement une mauvaise gestion. Bnda-mali

Plus préoccupantes sont les irrégularités documentées. À Kapsabet, 13 agriculteurs ont obtenu 22,6 millions KSh de crédits en utilisant des titres fonciers frauduleux. Sept directeurs de l’AFC détenaient des prêts de 48,9 millions KSh, dont cinq en situation d’impayés pour un montant cumulé de 35,7 millions KSh. Ces montants ne représentent pas une catastrophe systémique à l’échelle du bilan mais ils signalent des failles de gouvernance qui érodent la crédibilité institutionnelle.

Un problème de politique publique plus large

Ce qui distingue fondamentalement l’AFC des cas malien et sénégalais, c’est l’origine du dysfonctionnement.

L’analyse de FSD Kenya identifie un « orphelin politique ». En effet, la responsabilité des politiques affectant le financement agricole est éparpillée entre plusieurs ministères (finances, agriculture, planification, commerce) sans coordination claire. Le secteur est derechef structurellement sous-budgété.

L’AFC souffre moins donc d’interférence politique directe dans son portefeuille de crédit que d’une absence de décision politique cohérente sur son rôle et ses moyens. On lui demande de faire beaucoup, avec peu, dans un environnement institutionnel fragmenté.

Les signaux positifs qui méritent d’être notés

Malgré tout cela, le tableau n’est pas entièrement sombre. L’AFC a engagé des transformations réelles ces dernières années qui méritent d’être reconnues.

L’institution a en effet développé des produits alternatifs : financement sur récépissé d’entrepôt, prêts en gros via les SACCOs et institutions de microfinance, modèles d’ancrage autour d’agrégateurs de filières. Elle a également digitalisé une partie de son processus de crédit, avec des modèles de scoring intégrant les conditions agro-écologiques et des données financières alternatives.

Ces innovations sont réelles et pertinentes. Mais elles restent contraintes par le plafond du capital disponible.

Ce que ce cas nous enseigne?

L’AFC illustre un angle mort fréquent dans le débat sur les banques agricoles africaines : on parle beaucoup de la mauvaise utilisation des ressources, rarement de leur insuffisance structurelle.

Créer une institution sans la capitaliser adéquatement, c’est fabriquer une promesse sans les moyens de la tenir. Les agriculteurs kenyans qui voient leurs demandes refusées — non pas parce qu’ils ne sont pas éligibles, mais parce que l’AFC n’a plus d’argent à prêter — paient le prix de ce paradoxe.

Trois enseignements concrets.

D’abord, le mandat sans les moyens est pire que l’absence de mandat : il crée une attente légitime que l’institution ne peut pas satisfaire, ce qui érode la confiance dans l’ensemble du système de financement agricole.

Ensuite, la fragmentation politique est une forme de dysfonctionnement à part entière. Quand personne n’est clairement responsable du financement agricole, tout le monde peut ignorer le problème sans en rendre compte.

Enfin, l’innovation de produit ne compense pas le déficit de capital. Les outils développés par l’AFC sont pertinents mais ils ne peuvent pas se substituer à une décision politique ferme sur la capitalisation de l’institution.

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